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  • Photo du rédacteurIsabelle Aurora

Les enfants de la triade noire

La peur d’une transmission héréditaire peut être bien réelle. Un travail sur la responsabilité de notre existence devient alors très utile.


Francesca Sacco - article tiré du magazine Psychoscope

Certains rêvent de ressembler à leur père ou à leur mère. Mais pour l’enfant d’un psychopathe, cette idée peut être cauchemardesque. Le rejet du parent devient alors une question de survie psychique.


Becky Babcock et Melissa Moore ont deux choses en commun : elles ont un parent tueur en série et elles ont lutté contre une peur viscérale de lui ressembler. Le 13 octobre 2020, après de nombreuses apparitions médiatiques séparées, elles témoignent ensemble sur une chaîne de télévision américaine. Et comme toutes les fois précédentes, elles sont au bord des larmes quand elles parlent de leur incapacité à s’identifier à ce géniteur.


Dans le cas de Becky Babcock, il s’agit de Diane Down, condamnée en 1984 pour avoir tué par balles un de ses trois enfants et blessé gravement les deux autres. Juste avant son procès, Diane Down tombe enceinte et donne naissance à Becky. La légende dit que cette grossesse était une stratégie pour susciter la clémence du jury. Placée dans une famille d’accueil, Becky découvre à l’adolescence l’identité de sa mère. Elle s’aperçoit en voyant des photos qu’elles ont exactement les mêmes doigts. «J’ai été terrifiée et j’ai aussitôt quitté la pièce», dit-elle face à la caméra dans une vidéo publiée sur YouTube. C’est pour tenter de

retrouver son père qu’elle témoigne en 2020 avec Melissa Moore. «J’aimerais juste pouvoir le connaître. Je sais qu’il y a une partie de moi qui vient d’un monstre et j’espère que l’autre vient d’une personne décente», déclare-t-elle d’une voix émue et tremblante, avant d’ajouter qu’elle n’a jamais cru à l’innocence de sa mère : «Elle n’a jamais manifesté le moindre remord, je ne crois même pas qu’elle soit désolée pour le mal qu’elle a fait.»


Melissa Moore est la fille du « tueur au Smiley », appelé ainsi dans les médias parce qu’il dessinait un visage souriant sur les lettres qu’il envoyait à la police

pour revendiquer ses crimes. Lui aussi se trouve actuellement sous les verrous. Keith Hunter Jesperson, de son vrai nom, a été reconnu coupable de huit meurtres

de femmes par strangulation. Melissa avait 15 ans quand il s’est fait attraper. Avec le recul, elle dit avoir eu des « aperçus de son côté maléfique », par exemple

le jour où elle l’a surpris en train de torturer des chats dans le jardin. Melissa Moore contient à grand-peine un sanglot quand elle raconte avoir vainement appelé au secours pour tenter de l’empêcher de les tuer. En 2015, sur un autre plateau de télévision, elle n’avait pas pu s’empêcher de pleurer en évoquant le doute horrible qui l’avait saisie : «Peut-être que moi aussi j’étais un monstre ?»


Il semble que cette peur soit fréquente chez les personnes nées d’un parent qui présente ce qu’on appelle une triade noire («Dark Triad» en anglais). La question hanterait aussi bien celles qui ont grandi avec lui que celles qui ont été placées très tôt dans une famille d’accueil. Dans les deux cas, elles souffrent de l’impossibilité de se reconnaître dans ce parent, tout en étant terrifiées à l’idée de lui ressembler. Pour rappel, la triade noire désigne l’association de trois traits de personnalité : le narcissisme, le machiavélisme et la psychopathie. La prévalence de cette dernière dans la population générale serait comprise entre 1 et 10 %,

même si tous les cas ne débouchent pas sur des affaires criminelles.


Quels axes de travail ?

Les monstres engendrent-ils forcément des monstres ? Non, répondent les psychologues blogueuses américaines Perpetua Neo et Michelle Piper. Cette crainte s’exprime tout d’abord chez l’enfant de manière confuse, mais avec les années, il serait amené à «sentir que quelque chose ne va pas, sans nécessairement arriver à l’identifier», selon Michelle Piper. Comment l’aider en psychothérapie le jour où il ose consulter ? On trouve peu d’études scientifiques sur ce sujet. Il semble que les chercheurs s’intéressent surtout aux correspondances éventuelles entre les psychopathologies des parents et celles des enfants, pour investiguer la question de leur transmission d’une génération à l’autre. En l’occurrence, on observe une prévalence élevée des troubles psychiques chez les parents d’adolescents borderline (78 %), selon une étude menée par Véronique Delvenne et Hélène Nicolis, publiée en 2007 dans la revue Enfances & Psy.


Après plusieurs décennies d’expérience pratique, le psychologue néerlandais Alexander Burgemeester, auteur du site thenarcissisticlife.com, dégage trois priorités psychothérapeutiques : accompagner le patient dans sa douloureuse prise de conscience ; lui donner des informations factuelles sur sa structure

psychique, qui est «chronique et incurable» ; l’encourager à développer ses capacités à se distancier émotionnellement – ce qui aboutit presque inévitablement à une rupture complète des liens.


Psychologue formée en Approche centrée solutions (ACS) et installée en cabinet privé à Bulle dans le canton de Fribourg, la psychologue Isabelle Aurora entrevoit

à peu près les mêmes axes de travail. Tout d’abord, offrir une écoute bienveillante et accueillir la souffrance comme une réaction normale, afin de diminuer le sentiment de solitude de la personne. Ensuite, expliquer ce que sont la perversion et la psychopathie ;

 

«Ressembler et être pareil, ce n’est pas la même chose.»

 

bref, faire un peu de psychoéducation, «même si ces éclaircissements peuvent être difficiles à entendre». Il est également utile d’explorer ce que la personne peut mettre en place pour ne pas se laisser envahir psychiquement. «Si elle a vécu avec son parent, elle a sans doute subi des intrusions et souffert d’un manque de limites émotionnelles, ce qui signifie qu’elle aura appris à fonctionner un peu comme les portes automatiques d’un supermarché, qui s’ouvrent dès que quelqu’un approche, sans possibilité de dire non. En conséquence, elle risque de se refermer sur elle-même pour tenter de se protéger en ne laissant plus rien passer. Il est profitable pour la personne d’apprendre ou de réapprendre à reconnaître ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas, pour pouvoir poser ses limites.»


Concernant la crainte de devenir comme le parent, «il est assez normal qu’il y ait des ressemblances au niveau du physique, de la gestuelle et même du caractère. Mais ressembler à quelqu’un et être pareil, ce n’est pas la même chose. Une partie du travail consiste donc à considérer ces similitudes comme raisonnablement tolérables». Faute d’acceptation, la personne risque de se livrer à des tentatives d’effacement de ses origines – changement de nom, opérations de chirurgie esthétiques – qui sont potentiellement autodestructrices en plus d’être en fin de compte assez stériles. «Il est plus utile d’aider la personne à réaliser qu’elle a la possibilité de décider de la direction qu’elle souhaite donner à sa vie, et de lui rappeler que nous sommes tous forcément responsables de quelque chose dans notre existence.»


Peur de la transmission héréditaire

À la fondation privée Le Biceps, service du Bureau central d’aide sociale de Genève (BACS) qui offre un service d’aide pour les jeunes confrontés à la souffrance psychique d’un parent, la psychologue psychothérapeute Silvia Parraga confirme que la peur de la transmission héréditaire est bien réelle. «Il semble qu’elle soit plus forte si l’enfant est du même sexe et s’il y a une ressemblance physique. D’ailleurs, nous nous autorisons à aborder franchement la question avec les jeunes et la plupart répondent qu’ils ont peur d’être comme leur parent. Le travail sur les limites et les différences est une bonne piste pour les aider à prendre conscience de leur individualité. Le travail en groupe peut aussi leur être profitable ; ils ont alors la possibilité d’exprimer des sentiments très particuliers, qui ne sont pas entendables socialement. Je me souviens d’une adolescente qui avait dit qu’elle n’aimait pas sa mère, et elle s’était tout de suite sentie beaucoup mieux, parce que les autres avaient très bien compris.»


«Il est fondamental d’aider la personne à prendre conscience que la personnalité malsaine du parent ne s’est pas uniquement manifestée par des actes possiblement punissables par la loi, mais aussi par des gestes et des paroles de tous les jours – par exemple, mensonges avec intention de nuire – et que c’est révélateur d’une absence de conscience morale et d’empathie, y compris envers ses propres enfants, ajoute Anna Assef-Vaziri, psychologue-psychothérapeute FSP à Pully. La personne qui a vécu avec ce parent est en grand risque de s’entourer par la suite de personnes semblables, sans que ce soient forcément des criminels. Il faudra donc l’aider à apprendre à détecter les signes de manipulation pour se protéger.»

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